Un reportage multimédia de L'Apostrophe

Thetford Mines, au-delà des mines d’amiante

L’ancienne ville minière a diversifié son économie en une vingtaine d’années, mais plusieurs questions quant à la gestion des résidus miniers amiantés (RMA) restent en suspens. 

Il est facile de sortir un mineur de sa mine, mais pas la mine du mineur : un proverbe au goût du jour qui représente Thetford Mines. Portrait d’une ville pour qui son patrimoine est synonyme de fierté comme de problèmes.


Les haldes de RMA – des immenses amas de roches issus de l’extraction minière - se succèdent et s’élèvent au long des routes qui sillonnent la ville. Dans ce paysage où se juxtaposent urbanisation, vestiges miniers et usines abandonnées, certaines maisons se trouvent à deux pas des sites désaffectés. 

Jean Morin, fier mineur pendant plus de trente ans, se rappelle l’époque où il devait nettoyer son patio chaque jour pour enlever la poussière d’amiante résultant de l’extraction. La maison qu’il habite, qui appartenait auparavant à son père, aussi mineur, est à un jet de pierre de l’ancienne mine qui a été son gagne-pain.

L’homme de 64 ans conserve indéniablement une amertume face à la fermeture des mines, une décision qu’il juge politique pour satisfaire les écologistes. Selon lui, la région est sécuritaire pour y vivre et, avec les bonnes protections, y travailler n’est guère plus dangereux. « J’ai grandi en jouant dans le sable des mines et en dévalant les haldes en motocross », se remémore-t-il.

Ça a toujours été de père en fils. Mon grand-père, mon père et moi.

- Jean Morin

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Le danger coûteux des RMA

En 2012, en dépit des retombées économiques, le Canada a arrêté l’exploitation de l’amiante en raison de la toxicité du minerai. En plus d’être cancérigène, c’est la première cause de maladies professionnelles au Québec, et ce, au mieux depuis 1997, soit depuis que la Commission des normes de l’équité de la santé et de la sécurité au travail (CNESST) possède des données suffisantes sur les maladies liées à l’amiante. Le dernier rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur la gestion du minerai, publié en août 2020, reconnaissait d’ailleurs les multiples dangers de l’amiante et des RMA pour l’environnement, la population et la biologie marine. Près de 400 millions de tonnes de résidus amiantés se trouvent à Thetford Mines. 

La concentration de fibres d’amiante dans l’air et dans le sol de la région n’a pas encore été étudiée, mais elle s’annonce élevée, résultat de plus de 150 ans d’extraction. Par mesure préventive, le gouvernement fédéral a imposé en 2018 de nouvelles réglementations sur les RMA pour assurer la sécurité lors de travaux dans la région et prôner une meilleure gestion écologique des résidus. Sans aide gouvernementale, ces mesures suscitent cependant un important fardeau financier à la ville.

Économie fleurissante, élans freinés

Thetford Mines demeure « un modèle de reconversion économique », selon le maire Marc-Alexandre Brousseau, optimiste quant au futur de la région. La ville a plusieurs nouvelles petites ou moyennes entreprises (PME) diversifiées, un taux de chômage bas et une population croissante.

Actuellement, certains et certaines propriétaires de mines travaillent de pair avec une entreprise de génie pour végétaliser les haldes. « Les plantes ont besoin d’un minimum de matières organiques pour subvenir à leurs besoins de façon pérenne », explique l’un des directeurs de l’entreprise Englobe Corp., Serge Loubie. La nouvelle végétation réduit l’érosion éolienne et la concentration de fibre d'amiante dans l’air et dans l’eau. 

Le maire spécifie cependant que l’objectif premier de la ville est de transformer les haldes en revenus économiques. Exclues de la réglementation fédérale sur l’amiante, les haldes contiennent plusieurs résidus miniers tel que le magnésium, d’une valeur estimée à 400 milliards de dollars. Selon ses dires, plusieurs promoteurs et promotrices voudraient participer à l’extraction à partir des haldes, mais le gouvernement provincial craint que ces activités génèrent des poussières dans l’air. Il ne s’est donc pas encore positionné sur ce nouveau projet industriel.

Tout comme l’ex-mineur Jean Morin, Thetford Mines espère que son passé minier sera gage de sa prospérité. Le gouvernement québécois, incertain de la gestion de l’amiante face aux contraintes environnementales et de santé, semble se dresser aux antipodes des espoirs d’extraction portés par la ville, un affrontement qui fait écho à la fermeture de la dernière mine en 2011.  Comme quoi, le dossier sur l’amiante demeure ouvert et les blessures, sensibles. 

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